-Pourquoi dois tu toujours commencer par il était une fois?
-C'est toujours la même chose, on se met d'accord pour que je raconte une histoire, et tu ne me laisses pas la commencer.
-Non, non, je m'ennuie, donc vas y, n'hésite pas.
-Je trouve ça blessant que tu t'ennuies avec moi...
-... Non, ce n'est pas ça, mais...
-Bien, donc je disais, il était une fois...
-Arrête, elle ne fait pas peur au moins ton histoire?
-Non, pas trop, je n'aime pas les histoires qui font peur. Si une histoire doit être racontée, c'est qu'elle est belle. Pourquoi raconterais je une histoire qui fait peur? Ca n'a pas beaucoup d'intérêt, ce n'est pas beau.
-Tu aimes beaucoup la beauté hein?
-C'est pas que j'aime la beauté, je n'aime pas son opposée.
-Et c'est quoi son opposée, la laideur?
-Non, la laideur, c'est subjectif, enfin... L'opposée de la beauté est subjective, en un sens. D'ailleurs, je suppose que la beauté l'est aussi. Enfin, non, la beauté n'est pas vraiment suggestive, pas à mon sens. Enfin, ce que je veux dire par la... Tu comprendras mieux si je te décris ma vision de la beauté...
- Par son opposée donc?
-Oui c'est ça, par son opposée. Ainsi, il était une fois...
-Tu ne me décris pas l'opposée de la beauté alors?
-Ecoute il est bien plus simple d'expliciter un message compliqué par une métaphore, autrement dit, en te racontant cette histoire que tu sembles absolument ne pas vouloir écouter!
-Ne te fâches pas, mais tu sais, j'étais intéressée par ton explication, que voulais tu en dire, de la beauté, ou du moins de son opposée?
- En fait, si je devais trouver un opposé de la beauté, j'utiliserai le mot... Médiocrité.
-Médiocrité... Ce n'est pas très explicite comme définition de la non beauté. Tiens, prend la pauvre Annie, elle n'est pas très belle... Mais je t'interdirai de la traiter de médiocre.
-C'est vrai, mais la tu utilises le sens commun physiologique de beauté, n'est ce pas?
-En effet, donc tout ce que tu veux me dire c'est qu'il y a une beauté intérieure et une beauté extérieure?
-Pas vraiment, non, c'est différent. Annie est très gentille, cependant je ne la traiterai pas de belle non plus, même intérieurement. D'ailleurs ce ne serait pas gentil pour elle. La beauté intérieure importe peu vraiment. Eut elle été belle extérieurement qu'elle ne serait sans doute pas aussi belle intérieurement, en outre, elle eut sûrement été plus heureuse, tu me suis?
-Oui c'est probable, elle n'aurait pas à être attentionnée pour s'attirer des amis.
-Dure réalité oui...
-Donc pour toi, quelqu'un de beau, c'est quelqu'un qui mélange les deux beautés, c'est cela?
-En gros, oui. Quelqu'un jouissant d'un physique flatteur et d'un c½ur gros comme ça est quelqu'un de beau. Mais si je dis ça c'est juste parce qu'alors cette personne l'est malgré le fait qu'elle eut put être différente sans pour autant attenter à sa vie sociale.
-Ainsi quelqu'un combinant les deux attributs est belle a ton sens car alors sa beauté n'est pas due à une quelconque fatalité?
-Oui, tu as bien suivi le raisonnement. La beauté est un pur produit, non du c½ur, ni du corps, mais bel et bien de la tête, en tant que beauté consciente de soit. Certains pourraient dire que c'est accepter sa bonté naturelle et la garder intacte, et bien que j'opte pour la version "se créer une bonté (ou beauté, qui recouvre ici un sens plus large) et rester fidèle à sa création", je ne discuterai pas sur la prévalence d'une thèse par rapport à l'autre.
-Tu me fais un peu penser à Sartre, et sa notion du salaud.
-Je n'ai pas lu de Sartre, mais si j'en crois ce que j'ai entendu...
-... En dormant en cours de philo...
-... En mettant en application ma méthode personnelle de concentration en philo donc... Sartre n'accepte pas l'Homme qui se créé un soi éloigné de son "moi".
- C'est un peu confus pour moi...
-Pour tout t'avouer ce n'est pas très clair pour moi non plus. Mais si c'est vraiment ce que Sartre a dit, je ne suis pas tout à fait d'accord.
-Comment ça?
-Et bien je suis plus sur une politique des faits que sur une politique des intentions.
-Pourtant tu ne m'as pas acheté de cadeau d'anniversaire.
-Peut être, mais est ce que ça changerait quelque chose que je te dise que j'en avais l'intention?
-J'aurai préféré...
-Mais à la fin tu te serais retrouvée sans cadeau d'anniversaire quand même... En outre, tu pourrais mettre en doute ma bonne foi. Ce qui aurait sans doute été vrai, car alors j'aurai été un salaud de te l'avoir dit.
-Bravo Jean Paul... Mentir pour sa position sociale, se créer un autre moi!
- Très drôle, je n'ai pas encore un ½il fou, et je fais un peu plus d'un mètre 60 quand même! Cela dit, justement, pourquoi ne pas accepter cet autre moi?
-Que veux tu dire, tu laisserais le garçon de café dans son rôle de garçon de café?
-Oui, tout autant que je ne lui en voudrait pas de changer de personnalité, tant qu'il apporte à la société. Je préfère avoir affaire à un garçon de café aimable qui me parle comme à ce que je suis par le jeu de la société (un client), plutôt que comme à son frère...
-Tu veux dire que tu ne veux pas qu'il te parle avec sympathie?
-... Tout comme je ne souhaite pas m'engueuler avec lui pour un truc banal... Comme avec un frère.
-Plusieurs masques pour plusieurs utilisations...Et le "moi" dans tout ça?
-Le moi justement arrive avec l'utilisation consciente de ces masques. Derrière tout masque demeure un Homme. Son "moi" dépendra donc de son habileté à utiliser des masques selon les situations.
-Et la beauté dans tout ça?
-Elle dépendra de son choix de masque...
-Et alors, pourquoi Annie ne serait elle pas belle?
-Parce que notre amie est toujours derrière le masque de la jeune fille attristée par sa condition physique... Ce n'est pas naturel!
-La tu divagues, tu me parles de son choix d'avoir un seul masque comme non naturel. Ainsi ce serait en combinant plusieurs "moi" que l'on est vraiment naturel?
-Oui, c'est en combinant plusieurs soi que l'on n'est jamais autre chose que soi.
-Et alors quand je te dis, elle est belle, tu me répondra: oui elle est fidèle à elle-même...
-... Non pas parce qu'elle est toujours la même en apparence, mais bien parce que son choix de masques suit une logique que je trouverai à ma convenance.
-Okay, je crois que j'ai compris, il y a encore pas mal de points qui demeurent flous quand même: crois tu en une beauté universelle? Et les ½uvres d'art dans tout ça? Et puis pourquoi tu ne voulais pas m'acheter un cadeau?
-Par jalousie je suppose, tu veux écouter mon histoire?
- Par jalousie? Enfin, oui, vas y...
-Il était une fois....
N°162
Photo: Verre de vin blanc, restaurant turque de Londres, Aout 2004
Obturateur: ?
Balance des blancs: Automatique
Ouverture: ?
Mise au point: automatique
Mode de prise de vue: Manuel




